Emmanuelle Morch: « Après l’accident, j’ai voulu me prouver que je pouvais continuer à vivre normalement »

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La vie d’Emmanuelle Morch a tout d’un conte de fées. Cette étudiante à l’Ecole Centrale Paris de 24 ans est jeune, jolie, sportive et a une tête bien faite. Et pourtant, son quotidien foisonne d’épreuves à surmonter.

A 18 ans, alors qu’elle est en vacances au sport d’hiver, elle fait une grosse chute à Snow-Board. Le verdict est terrible, sa colonne vertébrale est fracturée, ce qui sectionne sa moelle épinière. Dans les heures qui suivent, elle est évidement loin de se douter qu’elle perdra définitivement l’usage de ses jambes…

Elle rentre donc à l’hôpital pour un mois, alité, pour que son dos se reconstitue. S’en suivent 8 mois de rééducation pour apprendre une nouvelle vie.. en fauteuil.

Aujourd’hui, au delà des études, Emmanuelle est devenue une championne de Tennis Handisport. Elle est classée dans le Top 40 des meilleurs joueuses et se prépare à grand événement sportif…

J’ai voulu savoir qui était Emmanuelle Morch, comment elle vivait, comment elle s’est relevée d’une telle épreuve et qu’est-ce qui lui donne le goût de vivre aujourd’hui. Je suis très heureux de partager avec vous cet entretien plein de sincérité.

Ton accident t’est arrivé l’année de ton BAC. En préparant cette interview, tu me disais l’avoir quand même passé la même année!

Oui avec quelques mois de retard. Mes professeurs m’ont donné des cours de rattrapage, et en septembre, au centre de rééducation, j’ai passé mes épreuves et obtenu mon bac!

Quel a été la suite des événements?

En décembre j’ai enfin pu rentrer chez mes parents, et ai passé cette fois mon permis de conduire ce qui m’a permis de retrouver mon autonomie. Un mois plus tard, j’ai intégré la prépa dans l’optique d’intégrer une grande école d’ingénieur. Le fait d’avoir pris en cours d’année scolaire me compliquait vraiment la tâche. C’était une année de transition qui me permettait de me réadapter au rythme scolaire. Comme prévu lors de mon entrée, j’ai redoublé mon année, avec cette fois-ci, la chance d’avoir déjà suivi six mois de cours. J’ai travaillé tous les jours, très dur, ce qui mettait finalement de côté mon handicap. Mes efforts ont payé puisque j’ai intégré l’ECP en 2011. J’ai retrouvé à ce moment une vraie vie d’étudiante entre les cours, l’implication dans les associations, le sport et une vie sociale riche.

En parallèle, j’ai décidé de me remettre au sport à la sortie de l’hôpital. J’ai eu la chance de rencontrer Jean-Pierre Limborg, centralien également, qui a importé le tennis-fauteuil en France dans les années 80. Le courant est passé tout de suite entre nous, il m’a conseillé de rejoindre le club qu’il avait créé, à Antony. J’ai accepté. J’ai fait d’autres belles rencontres là-bas entre Charlotte Famin, qui est aujourd’hui la meilleure joueuse française en activité, et 17ème mondiale, Souad Yamani et deux entraineurs très impliqués. Nous nous entrainons et jouons régulièrement ensemble. La dynamique au club est très agréable. Nos entraineurs sont vraiment motivés par notre ambition. L’un d’eux est entraineur à plein temps, l’autre nous entraine bénévolement le soir et le weekend. Ce dernier nous a fait rencontrer un préparateur physique récemment, que l’on voit régulièrement.

A l’heure où je te parle, je suis en année de césure. Je viens de terminer un stage de 6 mois chez Louis Vuitton à Paris, en logistique industrielle, le service qui gère les approvisionnements en matière première de la marque. Mon second semestre sera consacré entièrement au tennis puisque j’ai la chance de partir 6 mois en Hollande pour m’entrainer avec l’un des meilleurs coaches internationaux et une partie des meilleures joueuses. (Dont la Numéro 1 mondiale).

Ton parcours est assez impressionnant alors que la vie ne t’a pas épargné… Je m’excuse de revenir sur cet accident, mais tu n’en as même pas parlé, comme si cet événement n’avait été qu’un « détail » dans ta vie. C’est assez déconcertant.

J’ai mis un peu de temps à comprendre ce qui m’était arrivé. Je me souviens d’une anecdote. Quelques jours après l’accident, j’ai envoyé un SMS à une amie, avec laquelle je travaillais sur un exposé. Je lui ai écrit « j’ai eu un accident, je ne pourrai pas être là pour la rentrée, je suis désolée. Ne t’inquiètes pas, rien de grave ». J’ai compris que quelque chose n’allait pas quand j’ai appris que je ne pourrai pas passer mon bac en juin comme tout le monde. Même si on a mis 3 ou 4 mois à me dire que je ne remarcherais plus, j’avais commencé à le deviner. La neurologie est très complexe et même les médecins peuvent parfois se tromper en disant qu’un patient remarchera ou non.

Quoiqu’il en soit, dès le départ j’avais une certitude : Il était hors de question que mon handicap change quoique ce soit à mes projets ou à ma vie future. J’ai décidé de continuer à vivre comme avant.

Mes parents ont été les premières personnes a vraiment m’aider en ce sens. Ils ont été très présents. Ils m’ont remonté le moral tout de suite. J’avais envie de me battre pour eux. Ils ne me considéraient pas en victime, au contraire, mon père m’a répété « tu as eu de la chance, ta tête va bien, c’est le plus important ». Même si c’était difficile à entendre au départ, il avait raison. Pour le remercier, 3 mois après l’accident, je lui ai fait la surprise de rentrer le weekend de son anniversaire, pour ses 50 ans. Lorsque j’ai sonné à la porte, il m’a ouvert les larmes aux yeux…

Ma sœur, elle, est partie trois mois en inde après l’accident. Je me souviens lui avoir dit «Ne t’inquiètes pas, à ton retour, je marcherais. ». C’était finalement impossible mais je ne le savais pas encore. J’ai quand même réussi à tenir plus ou moins ma promesse grâce à des orthèses, un déambulateur et à la force de mes abdominaux !

La deuxième chose qui m’a permis de mieux vivre ce changement de vie, c’est malheureux à dire, mais c’est l’argent. Je peux dire que j’ai la chance de venir d’un milieu assez aisé, ce qui a facilité l’achat du meilleur matériel possible et a permis d’aménager la maison pour moi. Tout ceci coûte très cher. (Des fauteuils plus légers ou une voiture adaptée par exemple).

Je pense pour finir que mon esprit sportif et compétiteur m’a été d’une grande aide. Je voulais me prouver que je pouvais continuer à vivre normalement, sans que rien ne change. Je n’ai jamais supporté l’inactivité, ni avant l’accident, ni pendant, ni maintenant. Je me suis donc attaquée à mes projets les uns après les autres, sans remettre mes actions quotidiennes au lendemain. Ça m’a permis d’éviter de trop penser, car quand on a un problème, peu importe lequel, plus on y pense et moins ça va.

En parlant de projets, je crois que tu t’es fixé un sacré objectif. Peux-tu nous en dire plus ?

Oui, je souhaite me qualifier pour les jeux paralympiques de Rio de 2016 ! Pour cela, il faut que j’intègre le top 20 mondial de Tennis en Fauteuil en mai 2016. Je suis aujourd’hui 34ème. Mais j’ai le temps de me préparer d’ici cette échéance, et j’ai la chance qu’on croit en moi puisque l’enseigne Simply Market est devenu mon sponsor, en finançant mes entrainements et ma participation aux tournois. Babolat me soutient également au niveau du matériel.

Que ça soit en simple ou en double finalement, ce qui t’importe, c’est d’y être ?

C’est très important pour moi oui. Les jeux de Rio seront un évènement ultra-médiatisé, ce sera l’occasion de montrer une belle image du Handisport, et plus globalement du Handicap. Je veux montrer qu’une personne en fauteuil n’est pas forcément âgée, assistée, malade et triste. Si je pouvais véhiculer ce message, ce serait génial.

Et puis ça fait rêver tous les athlètes ! Ça doit être fabuleux d’y concourir. Je n’ai jamais eu la chance d’y assister pour l’instant.

Tu parles d’objectifs, de rêves à conquérir. Je crois que ce sont des notions intéressantes pour nos lecteurs. Que doivent-ils retenir ?

Je n’ai pas de conseils à donner mais juste mon expérience personnelle à raconter. Les grands rêves me poussent à avancer. Et pour tenter de les atteindre j’essaye de passer à l’action rapidement, de repousser mes peurs et de me convaincre que je peux y arriver. Prendre confiance en soi, c’est l’essentiel. Facile à dire ? Je suis une ancienne timide ! J’ai été très longtemps réservée. Puis il y’a eu l’accident, le tennis, l’objectif des JO, tout ça m’a amené à rencontrer des personnes du monde entier. Je n’avais pas d’autres choix que de sortir de ma coquille, que de m’ouvrir. En centre de rééducation, par exemple, j’étais dans une chambre à 4. Il n’y avait aucune intimité, j’en ai souffert mais j’ai pris sur moi. Plus récemment je suis intervenue aux conférences d’entreprise de Simply Market devant plus de 300 personnes. Bref, tous ses évènements ont renforcé au final la personnalité de battante que j’ai aujourd’hui.

Tu te considères donc plus forte depuis l’accident ?

En quelque sorte oui, pour ces raisons et aussi parce que le handicap m’amène des galères quotidiennes que je dois gérer. Mais mon problème n’en est plus un si je me fixe des buts et me mets à la tâche.

Un corps diminué mais un mental de championne en somme !

La volonté fait beaucoup oui. Je le vois dans le tennis, le mental peut retourner un match. A la finale des championnats de France de 2012, Stéphane Houdet –le futur gagnant- est mené de 3 balles de match. Il perd 40-0. Il enchaine deux aces et l’adversaire se met à douter. Il remonte à 40-40, gagne le jeu et finalement remporte la finale. Un match, c’est toujours une lutte de mental.

A titre personnel, quand je joue contre Charlotte, c’est une partie d’échecs car nous nous connaissons par cœur. On commence à poser nos pions avant le match en se chambrant, et une fois sur le terrain on se dit qu’on n’a pas le droit à l’erreur. Mais c’est vrai qu’au final, Charlotte a un meilleur niveau que moi pour l’instant et je le sais donc je rentre sur le terrain en me préparant à la défaite.

Selon mes entraineurs, Le mental c’est 1/3 de la réussite en tennis. Je l’ai bien compris c’est pourquoi j’ai décidé de travailler avec un préparateur mental.

Te fixer des buts, passer à l’action et maitriser tes pensées. On peut dire que ce sont des concepts qui contribuent à ton épanouissement ?

Oui en partie, mais l’essentiel reste ailleurs. Pour moi une vie réussie c’est surtout beaucoup de relations sociales. On ne s’épanouie pas dans la solitude, ce sont les autres qui nous enrichissent et nous inspirent.

Mon deuxième bonheur réside dans les plaisirs du quotidien. Prendre un petit déjeuner dehors sur la terrasse chez mes parents, admirer un paysage ou diner avec des amis. J’aime être attentive à ces bons moments et ne pas vivre les choses machinalement.

Et à titre professionnel, je pense que s’épanouir c’est aussi faire des activités qui correspondent à notre personnalité. Il faut oser changer quand ça ne va pas, mais le changement fait peur et on veut rester dans notre zone de confort. On suit parfois la voie de quelqu’un d’autre, ce qui nous empêche de nous épanouir. Il faut essayer de vivre ses propres choix.

Merci pour tes conseils Emmanuelle. Tu nous as parlé de confiance en soi, alors pour finir, peux-tu te résumer en 4 à 5 adjectifs positifs ?

Souriante, dynamique, sportive, déterminée et persévérante !

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