François Blot: « L’immortalité? Je serais curieux de ne pas voir ça »

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Gustave Roussy Cancer Campus, installé à Villejuif en région parisienne, est le premier centre de lutte contre le cancer en Europe. Dans ses rangs, François Blot, chef du service de réanimation et président du comité d’éthique de l’Hôpital.

Quand il quitte sa blouse blanche, le médecin devient écrivain. Il écrit des romans noirs, comme le Jaguar sur les toits, publié en 2011 aux éditions Métailié sous un pseudonyme. Une manière pour lui de reprendre le pouvoir sur la mort, de la contrôler. « Contrairement à mon métier, quand j’écris, je décide qui survit et qui disparaît. Une ambition que je ne prétends pas avoir dans mon exercice, bien plus modeste, de la médecine ».

La mort justement, toile de fond de mon entretien avec François Blot, lui qui la côtoie au quotidien.

Quel rapport à la mort entretient notre médecine occidentale ? Comment le médecin, son équipe, mais aussi les familles et bien sûr les patients eux-mêmes accueillent l’inéluctable ? Y a-t-il, selon François Blot, une vie après la mort ?

Comment est-ce qu’on devient médecin réanimateur ?

Mon rêve d’enfant n’était pas de devenir footballeur comme beaucoup de jeunes, mais d’être chirurgien. J’en voyais dans les magazines en blouse bleu, et je voulais faire comme eux, sauver des vies.

J’ai commencé des études de médecine, mais dès que j’ai pu toucher à la chirurgie en stage, j’ai constaté que ça ne me plairait pas du tout. C’était trop répétitif et le contact avec les patients me semblait… limité, disons.

La médecine interne, en revanche, m’a très vite intéressé. Je me souviens avoir fait un stage à l’hôpital Laennec à Paris, où j’ai pu toucher à tout car on traitait des maladies de toutes sortes, et surtout, des patients plus que des maladies. J’ai donc choisi ensuite une spécialité qui était à l’interface de quantités de pathologies, la pneumologie. Puis, un besoin d’adrénaline se faisant sentir, j’ai sauté le pas vers la réanimation.

Aujourd’hui, en tant que chef du service réanimation à Gustave Roussy, je m’occupe de patients atteints de cancer. Réanimation et cancer, double défi pour moi mais aussi une double peine pour les malades.

Comment être efficace face à cette double peine ?

Dans mon service, les patients meurent deux fois moins qu’il y a vingt ans. C’est de mieux en mieux mais moins grâce à la réanimation qu’aux nouveaux traitements en cancérologie. Il existe par exemple les thérapies ciblées qui permettent d’agir sur les mécanismes moléculaires.

Le problème avec une cellule cancéreuse, c’est qu’au lieu de mourir, elle devient immortelle. Aujourd’hui, on peut avoir une action sur les vaisseaux qui nourrissent la cellule tumorale, ou agir sur la cellule tumorale elle-même, en l’empêchant de devenir immortelle. On peut également stimuler l’immunité du patient, c’est ce qu’on appelle l’immunothérapie.

L’autre point positif, c’est la façon de prendre ces traitements, par la bouche. Ça modifie la relation médecin-patient puisque le malade devient acteur des soins. Le respect de l’autonomie et de l’expertise des patients, c’est une chose à laquelle je tiens beaucoup.

 

Vous qui avez étudié au Mexique, quelles différences y a-t-il entre notre médecine occidentale et la leur ?

Je ne suis pas sûr d’avoir toutes les clés pour vous répondre. Ce que j’ai constaté, c’est que la mort fait infiniment plus partie de la vie là-bas que chez nous. Au quotidien, ça se traduit par une banalisation de la violence qui est sans commune mesure. On « flingue » parfois pour un oui ou pour un non.

Mais dans le même temps, il y a aussi une forme d’acceptation ou de fatalisme face à la mort.

Il y a 25 ans, j’étais dans un service de maladies infectieuses à Mexico. Un jour, nous avions reçu une patiente dont le diabète avait pris des proportions monstrueuses. Elle avait un staphylocoque doré très délabrant au visage qu’on avait dû opérer. Mais son état était stationnaire, elle avait de bons antibiotiques, nous étions confiants. La nuit passe et le lendemain en arrivant, je constate qu’elle n’est plus là. Je demande ce qu’il s’est passé au réanimateur qui m’explique qu’elle est morte pendant la nuit (« Así es », c’est comme ça…). En regardant son dossier médical, on s’aperçoit que sa fréquence artérielle et cardiaque avaient effectivement baissé tout au long de la nuit jusqu’à approcher zéro, heure à laquelle le médecin de garde avait été appelé. Je me souviens avoir discuté avec l’infirmière ce matin-là. Au lieu de prendre en compte l’évolution de la santé de la patiente pendant la nuit, elle s’était cantonnée à appeler le médecin une fois tous les voyants au rouge. Elle s’était justifiée en disant quelque chose comme « Vous savez, la patiente était très malade ». J’ai vraiment été surpris par cette forme d’inéluctabilité, de résignation.

Ce n’est qu’une vision fragmentaire, un épisode personnel qui n’a sûrement pas valeur de démonstration sociologique… Mais même dans le corps soignant, j’ai constaté qu’il n’y avait pas cette lutte pour la guérison à tout prix qu’on retrouve si souvent dans les pays plus industrialisés.

Une lutte pour l’immortalité en quelque sorte ?

Sans doute. En occident, les avancées de la Médecine ne font qu’augmenter son sentiment de surpuissance, avec en ligne de mire, vous venez de le dire, l’immortalité. Les médecins ET les patients, finalement les fruits de la société qui les a créés, sont souvent en refus prolongé de cet événement inéluctable qu’est la mort. Un refus qui peut être formulé, mais aussi inconscient.

Je le vis aujourd’hui avec mon père qui est malade. Je sais tout d’abord que l’hématologue a été flou au moment d’expliquer la maladie à mes parents, car il repousse lui aussi l’idée d’aller affronter une potentielle échéance finale. Mais il n’empêche qu’une grande partie des choses a été dite à mes parents. J’ai vu toutes les notes que ma mère a prises sur le diagnostic et la maladie. Malgré tout, j’ai senti que ça avait du mal à « faire son chemin ». Je suis donc allé leur rendre visite le week-end suivant, en essayant de remettre doucement les points sur les i. Mais je n’ai constaté aucune réaction à la mesure de l’annonce. Il aura fallu attendre plusieurs jours pour que ma mère me rappelle, que je lui en reparle, pour qu’elle réalise la gravité de la situation.

J’ai pris l’exemple de mes parents mais c’est le cas de beaucoup d’autres familles. A l’annonce de la maladie, il arrive qu’on « ferme les écoutilles », qu’on ne veuille, ou ne puisse pas entendre… L’annonce est un moment d’une violence extrême, qu’il va nous falloir gérer au cas par cas, avec à la fois beaucoup de transparence et de tact, en faisant du cousu-main ; une annonce en une fois, par une seule personne, est une aberration. Il faut savoir respecter la temporalité souhaitée, même de façon tacite, par le patient.

En sachant cela, comment un médecin doit-il annoncer le diagnostic ?

On pourrait imaginer qu’à GR -qui reçoit uniquement des malades du cancer- le travail de prise de conscience ait déjà été fait et qu’on pourrait dire les choses plus facilement. En réalité, on rencontre des patients et des familles qui viennent pour guérir.

Comment envisager la mort, dans un tel cas ?

Vous savez, la loi permet qu’un malade désigne une personne de confiance dans son entourage pour la représenter au cas où à l’avenir, elle serait hors d’état d’exprimer sa volonté. Et pour l’assister, tout bonnement, dans son parcours de soin, de vie. Aujourd’hui le nombre de personnes hospitalisées ayant recours à cette demande est seulement de 9 % à GR … Pourquoi ? Car avant de faire désigner une personne de confiance à quelqu’un, il faut d’abord que le corps soignant ait intégré l’idée d’une possible dégradation de la santé du patient. C’est le passage obligé, infiniment modeste, celui de la conscience médicale de la finitude, pour que patient et famille puissent partager réellement le projet de soin.

Vous êtes en train de dire que la logique de guérison, sans rien imaginer d’autre, n’est pas la bonne formule?

Si mais en partie seulement. En rentrant dans la maladie, il faut que nous continuions à essayer de la guérir certes, mais nous devons aussi et surtout nous concentrer à prendre soin du patient. Nous ne pouvons pas guérir de la mort mais nous pourrons toujours soigner.

Trop souvent encore, on se place dans une logique guerrière, on cherche à « vaincre », à « lutter », à  « se battre contre la maladie ». On conseille aux patients de ne pas pleurer, d’avoir bon moral, de rester positif. Mais que se passe-t-il si on ne vainc pas la maladie ? On a échoué ? On est un loser ? Cette logique de guérison est à la base de frustrations terribles autant pour les malades que pour le personnel soignant.

Vous parlez d’ailleurs de «logique de soin ». Qu’est-ce que c’est?

L’objectif est de faire en sorte que le patient ait une durée, une qualité et un parcours de vie conformes à ce qu’il puisse espérer. Si on tend vers cela, on n’est plus dans l’échec. Je reprends l’exemple de mon père. A cause de sa maladie, il doit être hospitalisé une semaine par mois, y compris l’été. Sauf que mon père a l’habitude d’aller en Vendée chaque été et c’est vraiment vital pour lui. Je suis content qu’il soit arrivé à le formuler de lui-même en annonçant au médecin qu’il préférait vivre moins longtemps et profiter de son confort de vie, plutôt que d’être hospitalisé régulièrement. Sa demande a été prise en compte, il s’agit maintenant de trouver un compromis gagnant-gagnant.

On sort du paternalisme en rendant le patient plus acteur de sa maladie et en y intégrant toutes les facettes de sa vie. Voilà ce qu’est une logique de soin.

D’où vient l’idée de cette (nouvelle…) pratique de la médecine et où on est-elle aujourd’hui ?

Il est clair que je n’ai pas adhéré à cette vision de la médecine en me réveillant un matin. Elle est venue d’une longue réflexion personnelle sur mon métier, mes pratiques. Peut-être aussi que je suis un peu moins con que certains de mes congénères (rires). Plus sérieusement, c’est une vision de la médecine qui n’est pas dans les gènes d’un hôpital comme le mien et c’est pour ça que je la porte sans relâche au plan du comité d’éthique.

Le comité existe depuis trois ans. Il réunit maintenant plus de trente personnes, professionnels de santé, mais aussi patients (et pas des patients alibis comme dans tant de commissions machin…), membres de la direction (comme quoi, cette culture imprègne aussi le plus haut niveau de l’institution), juristes, représentants d’associations, philosophe… Nous intervenons sur saisines pour des cas concrets qui nous sont soumis (parfois du matin pour l’après-midi) ; nous organisons des conférences, participons à des formations à la relation soigné-soignant ; et surtout nous avons des groupes de travail concret sur des thèmes tels que la personne de confiance, justement, les directives anticipées, ou encore la prise de décision partagée.

Nous parlions à l’instant de la difficulté d’accepter la mort aussi bien pour les médecins que pour les patients et leur famille. Cependant, notez-vous des différences entre croyants et non croyants ?

Sincèrement non. Le curseur qui va vers « l’immortalisme » est partout, qu’on soit religieux ou pas. Je côtoie en ce moment l’épouse d’un patient de famille juive pratiquante, très religieuse, avec une aspiration, un sens de l’après. Malgré cela, elle est dans un jusqu’au-boutisme absolu, que je ne juge pas. Inversement, j’ai reçu plus tôt dans l’année une famille de la même confession qui acceptait beaucoup plus facilement l’idée que la mort n’était qu’un élément du parcours. Cette diversité des visions existe dans toutes les religions, monothéistes ou non, comme en dehors de toute foi religieuse.

Vos activités de réanimateur et de président du comité éthique ont-elles fait évoluer vos représentations de la mort et de son au-delà ? Quelles sont aujourd’hui vos croyances ?

J’ai une idée absolument nulle de l’après. Je suis un enfant de Brassens, un athée, un mécréant, passionné par le présent.

J’ai vécu il y a… longtemps (sourire) une histoire d’une belle et grande violence, qui a pris successivement le visage de la passion puis de la tristesse. Par la suite, il m’est arrivé de me demander à maintes reprises si ma vie avait encore du sens. Mais la réponse à laquelle que je suis alors arrivé était que j’avais encore énormément de choses à faire. J’ai une fille, vive et belle, énormément de projets, je suis plein d’enthousiasme. Ça m’emmerderait vraiment de devoir tout arrêter d’un coup… Je n’ai pas peur de la mort en elle-même mais ce qui me dérange, ce serait de partir sans avoir encore exploré d’autres champs du possible. La frustration m’inquiète plus que la disparition.

Laurent Alexandre, l’un de vos confrères, a récemment dit «l’homme qui vivra mille ans est déjà né ». Si l’immortalité est pour bientôt, vous n’avez plus à vous soucier de la frustration…

Il est possible que nous y arrivions un jour, mais je serais curieux de ne pas voir ça… !

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