J’ai passé une journée dans la « jungle » des migrants à Calais

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Coquelles, 12h20, mercredi 9 septembre 2015. J’attends le bus dans cette ville voisine de Calais, avec pour objectif de rejoindre le nouveau camp des réfugiés, la « new jungle ». 

Lorsque celui-ci arrive, je me rend compte que j’ai oublié de prendre de la monnaie pour un ticket. Le prochain bus arrive dans 30 minutes, j’ai peu de temps devant moi, je dois absolument avancer. Un groupe de jeunes réfugiés se rendant eux aussi sur place se proposent de me payer mon voyage, et refusent que je les rembourse. Ils me préviennent également que mon sac à dos est ouvert et de faire attention au vol. Mon premier contact avec eux est plus qu’appréciable.

Après une soixantaine de minutes de bus puis de marche, j’aperçois l’entrée du camp. Il se trouve à 6 kilomètres du centre de Calais, à l’extrémité Est de la ville. C’est une ancienne décharge au terrain relativement plat, intercalée entre les usines et le front de mer. Le lieu est isolé, humide et très venté.

J’avance jusqu’à son entrée principale, évitant les ordures au sol. François, bénévole contacté la veille par téléphone, m’a prévenu : « Les associations et une partie des réfugiés ont au départ essayé de tenir le camp propre. Ce pari a été perdu. Les réfugiés, en arrivant, pensent-être là pour quelques jours ou quelques semaines, et n’accordent pas d’intérêt à l’entretien des lieux. De plus, il n’y a pas de poubelles et une pénurie de sacs poubelles. Enfin, c’est aussi un comportement de protestation contre les conditions de vie qui leurs sont faites : Pourquoi rendre propre un endroit si détestable ? »

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Dans l’allée principale, l’état français a fait installé une dizaine de toilettes préfabriqués. La population sur place avoisinerait aujourd’hui les 3 500 personnes. 10 toilettes pour 3500 personnes… Inutile de vous décrire les odeurs et l’insalubrité.

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Je continue mon chemin à l’intérieur du bidonville et aperçois un semi-remorque d’Emmaüs en pleine livraison de légumes. C’est rapidement l’émeute autour du camion. Les gens se bousculent pour obtenir un sac de pommes de terre ou d’oignons. En quelques minutes, tout disparaît ou presque, car dans la cohue, des centaines de légumes ont été piétinés et jonchent maintenant le sol.Je prends quelques photos avant d’arriver à joindre mon contact sur place.

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Maya, retraitée française habitant dans la région, est bénévole pour l’association l’Auberge des migrants depuis six mois. Elle vient quotidiennement en aide aux réfugiés, récoltant et distribuant nourriture, vêtements, tentes et duvets. Je la retrouve 500 mètres en amont du campement, devant un hangar. C’est là que sont centralisés les dons des particuliers. Autour de moi s’affairent six ou sept anglais, déchargeant leur voiture remplie d’objets en tout genre (Casseroles, vaisselle, matelas, duvets…).

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Maya tenait à me montrer l’endroit pour m’expliquer les bonnes pratiques et les problèmes liés aux dons : « La plupart des donateurs viennent directement dans le camp donner par eux-même. Ils ne contactent même pas les associations sur place. Cela crée des tensions entre les réfugiés et du désordre. Il est très important de pouvoir organiser les dons, et que nous nous coordonnions avec les autres associations sur place.  (…) Ici, on réceptionne et on trie tout ce qui arrive. Ensuite, on essaye de répartir équitablement les dons dans le camp car on connaît de mieux en mieux les besoins des populations. »

J’entame la discussion avec deux anglais, un jeune couple de vingt cinq ans à peine, venu de Manchester… pour la journée ! Ils se disent outrés par le gouvernement britannique, hostile aux migrants et non décidé à agir. Nous remplissons leur voiture et nous rendons de nouveau à l’entrée du terrain vague.

Une fois garé, je sors du coffre un carton rempli de pommes. Le temps de me retourner, une vingtaine de personnes me sautent littéralement dessus, dévalisant le tout, sous le regard désabusé des retardataires.

Je rejoins ensuite Maya à l’intérieur du bidonville. Pour elle, c’est distribution de sacs de couchage et de matelas. Une fois encore, c’est l’attroupement, les gens en viennent presque au main, implorent Maya, qui débordée, hurle pour se faire respecter.

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Une fois le calme revenu, un jeune homme, sans doute syrien, s’approche de moi, baragouinant quelques mots d’anglais. Sa cheville est plâtrée et sa main gauche aux deux tiers arrachée. Il m ‘explique avoir essayé pour la deuxième fois de passer en Angleterre, sans succès. Il est gravement blessé. Mais malgré ses deux échecs et ses séquelles physiques, son sourire est intact. Il n’a qu’un mot à la bouche: « England !England ! ».

A côté de lui, un autre jeune homme semble soulagé d’avoir obtenu un matelas gonflable de camping. Il me mime un mal de dos, nous nous approchons et apprenons à faire connaissance. Bassin est un jeune égyptien à Calais depuis déjà trois mois. Il parle quatre langues dont un très bon anglais. Je ne suis pas surpris après le brief que m’a fait François au téléphone : «L’origine sociale des réfugiés a été étudiée par le secours Catholique. La majorité faisait partie de la high class ou de la middle class de leur pays. Il sont ingénieurs, avocats, interprètes, professeurs, médecins, etc. »

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Je demande à Basim la raison de sa présence ici : « J’ai quitté l’Égypte car j’ai été emprisonné pour avoir manifesté contre la dictature du nouveau président Abdel Fattah al-Sissi. (…) Il n’y a pas de liberté là-bas, je veux vivre une vie paisible. (…) J’ai des amis au Canada. C’est dans ce pays que je veux aller. Pour ça, je dois passer au Royaume-Uni et ensuite je prendrai le bateau pour le Canada ». Je lui souhaite de réussir et nous nous saluons.

Je continue ma traversée du camp jusqu’à rejoindre de nouveau Maya, en pleine discussion avec d’autres bénévoles anglais. (Où sont les français? Je n’en ai pas croisé un). Parmi eux, Jeff est là depuis plusieurs jours, venu seul avec son sac de couchage, dormant sur place, proposant quotidiennement ses services aux populations. Maya est fière de son travail: « Tu vois, ça c’est du super bénévolat. Les gens ne demandent pas la charité mais d’être traités comme des personnes normales. Quand on apprend à connaître les gens, on crée des vrais liens d’humanité, et on sait mieux répondre à leur besoin ».

Devant nous, deux autres britanniques sont entrain de construire une cabane en bois. Une construction pour les réfugiés ? Non, du moins pas encore, celle-ci servira d’abord de lieu de tournage pour leur documentaire. Ils ont en effet prévu de réaliser des interviews de résidents du camp.

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Tout le monde papote, échange, dans la bonne humeur. La discussion prend ensuite le chemin de la politique. Maya s’indigne : « Où-est l’humanité ? Couleur de peau, origine, ethnie, quelle différence ?! Si nous remontons quelques générations en arrière, nous sommes tous noirs ! Alors que font les citoyens français ? Que fait le gouvernement pour ses semblables ? Nos élus en cravate tiennent de longs discours. Pendant ce temps, ici, les gens tentent de survivre dans la misère ! ».

Hier, François était sur la même longue d’onde, dénonçant les autorités : « L’état a entassé des réfugiés d’origine diverses, les a laissés dans de très mauvaises conditions de vie ; il a dressé des grilles, posé des barbelés, mis des policiers partout. Il a créé un univers de stress et de tension dont il se décharge de toute responsabilité, puisque l’occupation du terrain n’est que tolérée ».

Un réfugié d’origine africaine ayant écouté attentivement Maya se rapproche d’elle, et la prend dans ses bras. Il lui susurre un « thank you for all» à l’oreille et les deux fondent en larme.

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Après cette longue étreinte, il est déjà le moment pour moi de partir. De retour vers l’entrée du camp, un réfugié en béquille nous indique qu’il doit se faire enlever son plâtre au pied demain, mais qu’il n’a pas de chaussures. Maya lui promet de lui en ramener une paire neuve dans la soirée.

Nous prenons pour finir un jeune érythréen en voiture, direction le hangar, où nous récupérons un duvet et un matelas. Je demande à Maya où nous l’emmenons : « Je vais le poser à la gare. Il va prendre le train pour une autre ville du nord. Là-bas, il tentera de se cacher dans un camion cette nuit pour traverser la manche ».

Arrivés au dépose minute, l’érythréen et Maya échangent leur numéro de téléphone. Elle lui fait promettre de donner de ses nouvelles une fois arrivé en Angleterre. Une dernière accolade, de nouveaux sanglots, un « You’re a good guy, I wish you the best » lancé par Maya, et voilà l’homme parti…

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5 réflexions sur “J’ai passé une journée dans la « jungle » des migrants à Calais

    • « Après cette longue étrenne, » étreinte ?
      « pour avoir manifester »

      J’en laisse passer, mais le but n’est pas de critiquer alors peu importe, il s’agit d’illustrer ma remarque uniquement, afin qu’elle ne soit pas gratuite.
      Par ailleurs, ce blog que je suis depuis quelques mois, est de bonne facture.
      Bonne continuation

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  1. Bonsoir,
    Pour commencer, j’ai trouvé votre article très intéressant et humain.
    Je travaille sur un projet concernant la situation à Calais et vous m’avez interpelé en écrivant que vous compreniez mieux « les besoins » de cette jungle après y avoir été.
    Je n’ai pas la chance de pouvoir me déplacer sur place et c’est pour cela que j’aimerai prendre contact avec vous pour mieux cibler et répondre aux conditions de vie sur place.

    Merci d’avance

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  2. Bonjour Maxime,

    Merci pour cet article ! je souhaite me rendre à Calais samedi vivre le même genre d’experience que toi, mieux me rendre compte et surtout réfléchir à mon engagement.
    Est ce que je peux te joindre par téléphone pour que tu me donnes des conseils ? merci !

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