Robert Misrahi: « Le bonheur est accessible ici et maintenant »

 

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Déjà si vieux et pourtant si jeune… A 90 ans, Robert Misrahi n’a pas perdu son regard malicieux et rieur, son esprit vif et son envie de changer le monde. Lui qui a tout connu, 3 républiques, 12 présidents, la seconde guerre mondiale, Gaston Bachelard, Vladimir Jankélévitch et surtout Jean-Paul Sartre (son ami proche), a décidé il y a plus de 60 ans de consacrer sa vie aux thèmes du bonheur et de la liberté.

Philosophe et essayiste, Robert Misrahi est notamment devenu spécialiste de la pensée de Spinoza. Moins connu qu’un Mathieu Ricard ou qu’un Frédéric Lenoir et pourtant… J’ai rencontré un homme à la pensée réconfortante et furieusement actuelle.

Comment décide-t-on de devenir philosophe ?

On ne devient pas philosophe en décrétant qu’on veut faire de la philosophie. On vit d’abord sa vie dans laquelle on rencontre des difficultés. La question qui se pose à un moment donné est : Comment résoudre ses difficultés ? Autrement dit c’est du cœur de l’existence, de sa souffrance, qu’on s’interroge sur son être, sur ce que l’on veut faire, sur le sens des choses.

La philosophie ne commence pas par une série de questions générales et intellectuelles sur la nature du monde. Elle désigne l’interrogation de tout être humain sur le sens de sa vie, sur les contenus qu’il veut y donner et sur les buts les plus importants qu’il veut atteindre.

Pour moi la philosophie est une éthique, c’est-à-dire qu’elle doit aider à construire et à justifier des chemins de vie, donc des buts et des valeurs. Et une éthique comme recherche de principes de vie doit à mes yeux forcément devenir une éthique du bonheur.

Quelles ont été vos difficultés, vos crises personnelles ?

Un bouleversement plus que fondamental fut la seconde guerre mondiale. D’origine juive, j’ai assisté aux persécutions, au port de l’étoile jaune, à la déportation de parents proches. Je raconte tout cela dans mon autobiographie, La nacre et le rocher, avec un fil conducteur que je veux souligner avec vous :

Ce n’est pas ma vie qui produit mon œuvre comme on pourrait le croire, mais mon œuvre –et donc ma réflexion, quoique partielle, hésitante- qui construit ma vie peu à peu.

« Pour souffrir d’aliénation, il faut déjà avoir le sentiment de la liberté »

D’une part, tout le monde a en lui un pouvoir de liberté et d’autodétermination. D’autre part, tout le monde est désir. Le désir étant la structure fondamentale de l’être humain, je prétends que chacun, même s’il ne le reconnait pas, recherche le bonheur, sans pouvoir le nommer ou le reconnaitre.

La plupart des gens, et des philosophes d’ailleurs, centrent leur travail et leur réflexion sur le malheur et la servitude. Ils ne veulent pas voir le fait que si l’on condamne l’aliénation, l’esclavage, la souffrance ou la misère, on oublie le raisonnement implicite suivant : Si des situations d’injustice nous font souffrir, c’est parce que nous les comparons à ce qu’ils devraient être. Et nous savons que ce qu’ils devraient être, c’est la justice et la joie.

C’est parce que l’on compare une condition humaine malheureuse à ce qu’elle devrait être, que l’on peut dire que la première condition est injuste. Tous les gens qui se battent pour une cause combattent pour un monde meilleur. Mais qu’est-ce qu’un monde meilleur ? Un monde avec joie et accomplissement.

Pourquoi « la plupart des gens et des philosophes » ne voudraient pas reconnaitre qu’ils recherchent le bonheur ?

Parce qu’ils sont écrasés sous la souffrance, sans réponses à leur problème. Mais il ne suffit pas de soulever la chape de plomb, il faut tout repenser pour bien comprendre les raisons de nos difficultés et ainsi mieux organiser son action. Pour vous redonner mon exemple, je suis arrivé à la philosophie par ma propre réflexion sur ma propre vie, et par désir d’une vie qui soit accomplie.

Quels liens faites-vous entre liberté et bonheur ? Pour accéder au bonheur, vous dites qu’il faut déjà se rendre compte qu’on est libre ?

Absolument. La liberté semble pourtant elle aussi poser problème à nos contemporains. Ils souffrent d’être dépendants, que ce soit une dépendance vis-à-vis de la société, d’un employeur ou d’autres conditions matérielles. Et dans un même temps, ils souhaitent une liberté. Mais ils perçoivent tellement de dépendances qu’ils finissent par en conclure qu’ils ne sont pas libres.

Je crois qu’il y a une grave erreur d’interprétation dans ce raisonnement. Si l’on souffre d’une dépendance à l’égard d’une loi, c’est que l’on imagine forcément un état ou il n’y aurait pas cette dépendance, où nous serions en accord avec nous-même et avec les choses. Pour souffrir d’aliénation, il faut donc déjà avoir le sentiment de la liberté. Comme l’a dit Jean-Paul Sartre, « seul un être libre peut se sentir aliéné ». C’est parce que l’on est libre, que l’on imagine de notre part une action tout à fait autonome, que l’on se révolte contre la dépendance.

On constate donc que nous sommes libres dès le départ. Libre de penser et de réagir n’importe comment. Deux jumeaux d’une même famille qui ont les mêmes caractéristiques auront tous deux des vies singulières. Ils orienteront leur liberté différemment.

J’appelle cette première liberté, la liberté de premier niveau. A ce premier degré, nous sommes pressés et angoissés d’obtenir ce que nous poursuivons. Notre désir est aveugle et sourd.

Quel est l’influence de notre environnement, de la société, sur cette liberté de premier niveau ?

La société de consommation ne joue un rôle dans la diffusion de nos désirs insensés que si nous y consentons. La télévision dont on dit qu’elle nous envahit de publicité ne m’envahit pas moi. Savez-vous quelle touche de ma télécommande est la plus utilisée ? Celle du silence. Dès qu’il y a de la publicité, je coupe le son. J’interdis à la publicité d’exercer son attraction.

Je disais donc que notre désir premier est un peu aveugle, maladroit et égoïste. Ce que l’on oublie, c’est qu’en même temps que nous sommes maladroits, nous en sommes pleinement conscients. Quand nous voyons que nos actions ne produisent pas l’effet attendu, nous sommes capables de réfléchir, de nous interroger. Cette réflexion intelligente nous amène au deuxième niveau, celui d’une belle liberté. Au lieu d’avoir la liberté de faire n’importe quoi et de se cogner au mur de la réalité, je réfléchis maintenant aux moyens d’obtenir ce que je désire. Je peux désormais construire ma liberté.

Si je veux cultiver le champ du voisin par exemple, je peux passer par les lois et tenter de l’acheter. Ces lois font passer ma liberté au niveau réflexif. Et c’est cette liberté réfléchie qui va pouvoir devenir une liberté heureuse.

L’invention de la démocratie en est un très bon exemple. Elle n’est pas seulement le fruit des combats et des rapports de force. Elle est avant tout le fruit de l’invention réfléchie, car avant de combattre, on a déjà une idée qui nous parait juste à défendre.

Vous dites que le passage à ce second degré de liberté nous rend le bonheur accessible. Mais qu’est-ce que le bonheur et peut-on vraiment l’atteindre ? Certains de vos confrères, anciens ou actuels, l’ont jugé impossible à définir et donc à atteindre.

C’est vrai qu’il y a plusieurs objections courantes au bonheur et en premier lieu celle qui dit qu’« il est impossible ». Mais comment sait-on qu’il est impossible si on n’a pas essayé de l’atteindre ? Si on dit qu’il est impossible c’est qu’on ne l’a jamais vécu, alors comment sait-on qu’il est impossible ? Les mêmes personnes qui font cette objection en font une deuxième : « On ne sait pas ce qu’est le bonheur, on ne peut pas le définir ». Si on ne peut pas le définir, comment peut-on dire qu’il est impossible puisqu’on ne sait pas ce que c’est ? La troisième objection prétend que « le bonheur est subjectif ». Encore une fois comment sait-on qu’il est ou subjectif ou objectif si on ne sait pas ce que c’est et si on ne peut pas l’atteindre ?

En réalité on dit tout cela parce qu’on ne sait pas définir ce qu’on ressent obscurément comme étant le bonheur. Et toutes ces contradictions prouvent qu’on se refuse à mener une vraie réflexion sur cette question du bonheur. Moi j’y ai consacré tous mes travaux.

« Notre destination n’est pas la dignité dans la souffrance ! »

Quelle en est alors votre définition ?

Je vais vous en donner une description élémentaire et schématique. Le bonheur c’est d’arriver à une manière de vivre et de se ressentir qui soit à la fois une plénitude (nous avons tout ce que nous désirons et cela nous comble), à la fois une activité et une jouissance de vivre (Nous sommes heureux de vivre et de produire cette satisfaction par notre activité, en accord avec nous-même).

Naturellement il ne faut pas confondre ce bonheur à un simple plaisir. Par exemple, gagner au loto ne fait pas un bonheur. Le bonheur doit concerner l’ensemble de ma vie et être le fruit de mon activité, de ma créativité.

Pourtant, « 100% des gagnants à la loterie ont tenté leur chance » martèle une publicité, comme pour évoquer la part de responsabilité du futur gagnant.

Une part très infime car le résultat final ne dépend pas d’eux. Mais il n’empêche que votre remarque est intéressante car elle prouve qu’en réalité, les gens savent bien qu’ils ont à agir, à travailler à leur bonheur.

Il nous faut donc créer des buts et des activités qui vont nous donner satisfaction. Il faut maintenant que je précise quelles sont ses activités. Mais auparavant, je dois décrire une opération préliminaire.

Au premier niveau de liberté, mon individu lambda n’a pas encore réfléchi et s’est heurté au monde. Il vit à un moment donné une souffrance beaucoup trop extrême, et je nomme cette souffrance qui le met en danger la crise.

Tout le monde dans sa vie a connu une crise, peu importe son origine. Mais que faire quand cet état de crise est presque permanent, quand il va presque définir une condition humaine ? Il y a ici à opérer une conversion. La conversion est un changement radical d’attitude et d’habitude de pensées. On ne doit plus penser qu’il y a des lois extérieures qui nous déterminent mais au contraire, que ce sont nous qui faisons ces lois. Même si on ne veut pas le reconnaitre, c’est bien la conduite des consommateurs qui fait le niveau de la bourse et pas l’inverse.

On doit également changer notre attitude vis-à-vis des valeurs telles que le bien, la justice, l’harmonie. Ce ne sont pas des idées qui existent en dehors de nous, quelque part au ciel ou dans des livres sacrés. C’est nous qui avons à les inventer et à décider de les atteindre.

Enfin, la conversion doit nous amener à un changement philosophique total sur le sens de la vie. La vie humaine étant la vie d’individus qui sont à la fois désir et réflexion, qui désirent une plénitude et qui sont capables d’inventer des voies adéquates, nous devons comprendre que l’existence n’est donc pas destinée à la souffrance mais à la joie. Même si c’est admirable, notre destination n’est pas la dignité dans la souffrance !

Maxime Aubin

*Photo http://telescoop.tv/people/8442/robert-misrahi.html

 

 

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