Meurtres, drogue, clientélisme… Le « roman vrai » de Marseille

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Marie-France Etchegoin, auteure de « Marseille, le roman vrai », a enquêté sur les bas-fonds d’une ville gangrénée par les trafics. Interview.

Marie-France Etchegoin est journaliste, ancien grand reporter à « l’Obs ». Son livre « Marseille, le roman vrai », vient de paraître aux éditions Stock.

Les raccourcis sont nombreux mais les chiffres parlent d’eux-mêmes. Marseille a connu 11 règlements de compte depuis le début de l’année. Tous sont liés à la drogue. Quelle est l’emprise du trafic sur la ville ? 

L’emprise la plus visible se calcule d’abord au nombre de morts. Banalisés à force d’être répétitifs. Pour 2016, on en est à 11. Mais en moins de dix ans, on en compte plus de cents ! A tel point qu’une note confidentielle du ministère de l’Intérieur parle de « narco-banditisme« . Comme à Naples ou à Bogota.

L’emprise est aussi économique. A la Castellane, la cité de Zidane, devenue « supermarché de la drogue », un seul plan stup peut générer 60.000 euros de chiffres d’affaires par jour, 23 millions d’euros par an. Le marché est tellement juteux que le milieu dit « traditionnel », ou « corso marseillais », commence à nouer des alliances avec les trafiquants des cités.

L’emprise est aussi sociale. Des générations de gamins vivent avec l’idée qu’aucune autre activité n’est possible quand on est un jeune promis au chômage. Et que cette activité est un commerce comme un autre. Les chefs de réseau se prennent pour des chefs d’entreprise. Ils demandent à leurs petites mains d’être polis avec les habitants. « Ils sont gentils, ils nous aident à monter les courses ». Combien de fois je ne l’ai pas entendu.

Les dealers ont remplacé les concierges ?

Rien de la vie de la cité ne leur échappe. Par exemple, ils guettent dans les boîtes à lettres des immeubles, les courriers des huissiers pour repérer les familles les plus endettées. Ils en font des « nourrices » qui stockent de la drogue chez eux.

C’est une cohabitation forcée. Et parfois aussi acceptée. J’ai assisté à des réunions de mères qui avaient perdu leurs fils dans des règlements de compte. L’une disait aux autres : « Vous pleurez votre enfant maintenant. Mais vous avez fermé les yeux quand il vous a offert l’écran plat. Vous n’avez rien dit quand il vous a rempli le frigo. » La drogue, indirectement, nourrit des familles entières. Lors des émeutes de 2005, les cités marseillaises sont restées calmes. Pas à cause de l’OM ou de la mer. Grâce à l’économie souterraine.

Les policiers le disent en privé. Et même les élus. Voilà pourquoi l’emprise de la drogue à Marseille est aussi une question politique. On a laissé se développer le trafic parce qu’il assurait une forme de paix sociale dans des quartiers sinistrés. Et puis, on s’est appuyé sur des « leaders », liés à des dealers, pour des campagnes électorales, pour distribuer des subventions. Le clientélisme n’est pas regardant quand il peut rapporter des voix.

Dans votre livre, vous dites que la violence marseillaise n’est que l’envers de la corruption. Vous nous plongez dans les quartiers Nord mais aussi les quartiers sud, ceux de la « bourgeoisie », en croisant les histoires de trafiquants, de gros ou petits malfrats, de politiques, de promoteurs immobiliers, de notables… 

J’ai rencontré la plupart des « personnages », certains connus, d’autres non, qui font ce que j’appelle le roman vrai, parce que tout ce que je raconte est authentique. Je me suis appuyée aussi sur des enquêtes judiciaires, des milliers de procès-verbaux, et aussi des longues écoutes policières, dont certaines inédites.

Ce qui m’a frappé dans ces écoutes, c’est que la même violence se dégage au nord et au sud. Bien sûr d’un côté, elle est physique et de l’autre plus symbolique. « J’ai une armée de petits jeunes derrière moi, pour 5.000 euros, ils te découpent une famille entière. » Ca, c’est un jeune des cités qui menace de tuer tous ses concurrents. « Quand je m’énerve, c’est pas grave, mais quand je ris c’est très grave et avec moi tu vas rigoler. » Là, c’est Alexandre Guérini, l’homme d’affaires, le frère de l’ex-président socialiste du conseil général, qui discute avec un fonctionnaire récalcitrant…

Si la violence est partout, 80% des règlements de compte à Marseille sont quand même liés au trafic de drogue. 

Oui, mais ce que je veux dire, c’est que les trafiquants et les dealers des cités ne sont pas des martiens. Ils sont le produit d’une histoire : avant eux, c’étaient les « corso-marseillais » qui s’entretuaient. Ils sont le produit des vingt ans de règne de Jean-Claude Gaudin qui, soit dit en passant, ne s’est jamais déplacé pour visiter les familles de ces morts, comme si cela ne le concernait pas. Ils sont aussi le produit de la gestion des quartiers nord par les socialistes, puisque le PS y est majoritaire. Ils ont été faits par la ville et ils font la ville aussi.

L’un des personnages principaux de mon livre est un type de 20 ans accusé d’avoir commandité un règlement de comptes, au téléphone, depuis sa prison – grâce aux écoutes, on suit les préparatifs, c’est assez terrifiant. Eh bien, ce jeune a des membres proches de sa famille, tout à fait honorables, qui ont été élus sur des listes de gauche. Quant au garçon qui a été tué lors du règlement de comptes, il est le neveu de l’une des adjointes au maire de Jean-Claude Gaudin.

Samia Ghali, sénatrice PS des Bouches-du-Rhône, a déclaré qu’ »en aucun cas une légalisation du cannabis ne résoudrait la problématique du trafic. Bien au contraire, ça ne ferait que le développer ». Qu’en pensez-vous ? 

Il faut débattre de cette question sans tabou. Ce que la France, contrairement à beaucoup de pays, refuse de faire. Mais c’est un sujet compliqué. En effet, si le cannabis est vendu en pharmacie ou dans des coffee shop, on risque de voir apparaître des trafics parallèles ou de la contrebande. A moins qu’on installe ces commerces dans les cités, qu’on les confie aux trafiquants et aux petits dealers d’aujourd’hui, comme je l’ai entendu réclamer par certains « collectifs » ou représentants d’associations, et même des élus. Ce qui revient à dire que le seul débouché professionnel quand on est né dans ces quartiers, c’est la vente de drogue. Est-ce que c’est ça qu’on veut ?

Patrick Kanner a estimé il y a quelques jours que les quartiers Nord de Marseille pouvaient présenter des similitudes avec Molenbeek. La cité phocéenne réunit-elle les ingrédients d’une dérive djihadiste ?

Je ne sais pas ce que Patrick Kanner entend par là. Jusqu’à présent,  les services de renseignements n’ont jamais évoqué la présence  de « réseaux » ou de « cellules dormantes » à Marseille. Ce qui ne signifie pas qu’ils n’en existent pas. Mais beaucoup de policiers disent que ce qui s’est radicalisé à Marseille, c’est la criminalité. A les entendre, les petits caïds fantasment moins sur Daech que sur la « mafia corse » qu’ils ont érigé en modèle. C’est peut-être le seul bon côté de cette délinquance marseillaise ultra violente. Elle agirait comme un antidote à l’islam radical. Du moins pour le moment…

Maxime Aubin, pour l’Obs

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